à vif

Le mec de la file de gauche

L’autre samedi, j’ai passé l’essentiel de la matinée au commissariat.

Pas de faux suspense, il ne m’est rien arrivé.

J’accompagnais quelqu’un qui souhaitait déposer plainte pour le vol de son portefeuille. Depuis, l’objet s’est révélé égaré plutôt que perdu. Mais sur le moment, la démarche paraissait nécessaire quoi qu’ennuyeuse.

Il y avait deux files d’attente désertes pour parvenir à l’accueil. Nous avons choisi la plus proche, celle de gauche ; au bout de laquelle se trouvait un homme au sourire affable et contenu à l’allure discrète dans un pull gris en laine ouvert par un col en v.

Je suis resté en retrait tandis que celle que j’accompagnais s’est avancée pour lui expliquer la disparition du portefeuille qu’elle situe deux jours auparavant, dans la foule réunie dans ce bar où nous avions été boire un verre pour marquer la Saint Patrick.

L’histoire du vol de portefeuille qui était sans aucun intérêt ce matin là a pris un tour comique dès lors qu’elle s’est révélée bâtie toute entière sur une hypothèse depuis démentie.

Mais peu importe. Ce qu’il faut retenir à ce stade, c’est que nous occupons la file de gauche avec une histoire banale et inutile.

Or, derrière le guichet voisin, se trouve un homme qui porte l’uniforme et le cheveu court. Il a le regard dur et un port de tête trop droit comme pour se donner une allure militaire, toutefois trahie par un léger surpoids. Sa haute stature pourrait suffire à lui donner de l’autorité et pourtant, il prend la peine d’adopter un ton impérieux lorsque deux femmes s’avancent vers lui.

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à vif, SNCF

Après le placard

On connaît tous des gens qui ne supportent pas la moindre contrariété.

J’en connais un qui frappe des deux pieds sur le sol au moindre ralentissement de son ordinateur.
Et un autre qui part rouler des heures en voiture dès qu’une déception se présente.
Lucien quant à lui se mettait dans des colères redoutables au moindre retard de train.

Les agents de la SNCF l’avaient repéré à force et préféraient s’enfermer dans leur local plutôt que de l’entendre réclamer des explications.

On peut les comprendre, bien sûr, pourquoi supporter une soufflante au nom de l’institution quant soit même on est fidèle au poste, et totalement étranger à ce que subissent les usagers ?

Pourtant, il n’est pas bien impressionnant Lucien quant il s’énerve, avec sa voix haut perchée et sa couronne de cheveux gris.

S’il lui prenait l’envie de vous frapper, les épaisses bagues qu’il porte à chaque doigt feraient bien quelques dégâts. Mais son truc à Lucien c’est de râler bien fort, puis de souffler jusqu’à ce que ça passe.

Je le sais bien moi. J’en ai passé des heures à attendre des trains, sur un quai à coté de lui.

Pourtant, on a mis quelques années à se parler avec Lucien. Ses agacements permanents m’amusaient mais ne m’incitaient pas à lier connaissance.

Mais un jour, les muscles figés par le mistral glaçant et lassé d’avoir trop attendu un train au départ  sans cesse retardé, j’ai proposé de partager un taxi.

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à vif

Quelques mots sur Clara

Elle a une drôle d’allure Clara.

Un petit corps frêle qui lui donne des airs d’adolescente, dominé par des grands yeux noirs encore fatigués d’avoir trop pleuré. Et des brulures anciennes qui sillonnent son visage. On a brûlé Clara. On lui a cassé les dents. Et pourtant elle sourit alors qu’elle se laisse tomber sur le siège au moment même où le train démarre.

Elle me dit qu’elle aime bien s’asseoir à coté de moi tandis qu’elle fait descendre un accoudoir.

Elle ajoute que je suis son porte-bonheur car les contrôleurs ne la verbalisent jamais lorsque je suis avec elle.

Il faut savoir qu’elle n’a jamais de billet Clara.

Je le sais, comme chacun des habitués. Tout comme je sais que les contrôleurs, pas dupes de ses manèges, font pour la plupart semblant de ne pas la voir.

Un soir, j’ai proposé de lui payer le billet, et ajouté que ce serait dommage de prendre une amende pour si peu. Elle a accepté les quatre euros que je lui tendais à condition que je lui laisse les garder pour acheter à manger plus tard dans la soirée.

J’ai accepté, et regretté aussitôt d’avoir pensé qu’il s’agissait d’une petite somme.

Depuis, je sais que certaines choses ne changent pas ; le soleil se lève le matin et Clara n’a pas de billet. Jamais bien certain de connaitre le retard du train, je me sens un peu rassuré d’avoir au moins la certitude que Clara n’a pas de billet.

A l’occasion, elle a l’index ceint d’un pansement et ses cheveux rares par endroits laissent apparaître une plaie pas vraiment refermée. Un autre soir, c’est sa lèvre qui porte un pansement. Parfois j’ai l’impression que le corps de Clara ne cicatrise jamais totalement.

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