Billets, coup de gueule, societé

Une Utopie Salie [article à trolls]

Pour une fois j’ai envie de vous parler d’un procès  sur un autre versant que du simple point de vue juridique.

J’apprends en effet à l’instant par le journal en ligne Avignews que le  cinéma Utopia auquel je me rends souvent vient  d’être attrait devant le Tribunal de Grande Instance d’Avignon pour des faits d’incitation à la haine raciale et d’antisémitisme par « l’association culturelle juive des Alpilles » basée à Saint-Rémy-de-Provence.
Puisque je n’ai rien d’un lecteur fidèle du Figaro ,j’ai raté la tribune publiée par Yann MOIX dans le Figaro cet été qui semble avoir mis le feu aux pellicules , de sorte que j’ai été éminemment surpris par cette nouvelle.
Utopia, c’est un réseau de Cinémas indépendants dont j’apprécie la programmation originale. C’est aussi un lieu clairement proche de l’extrême
gauche qui organise fréquemment des séances suivies de débats, sur des sujets aussi divers que l’histoire de Mayotte ou la défense des sans papiers.
En dépit de ce que ma coiffure pourrait laisser supposer l’endroit n’a donc rien d’un repaire de skin-heads
Tout à ma surprise, je me suis rendu sur le blog d’Utopia qui publie un article sur cette affaire afin de tenter de forger ma pensée. 
J’y ai trouvé l’article litigieux, qui avait été publié dans la gazette d’Utopia cet été à l’occasion de la programmation du « temps qu’il reste », un film d’Elie Suleiman d’ailleurs salué par la critique lors de sa sortie en Israël.
Je n’ai guère la place de le reproduire ici (le voici toutefois in extenso en .pdf) mais je vous en livre les quelques morceaux qui ont manifestement déplu : 
Les Palestiniens vivent depuis 1948 un cauchemar kafkaïen. Alors que musulmans et chrétiens coexistaient pacifiquement en Palestine depuis quelques millénaires avec la minorité juive, les puissances occidentales, en totale méconnaissance de la région, et sous la pression d’une nouvelle idéologie, le sionisme, née en Europe au 19ème siècle, décidèrent implicitement, et ce bien avant la deuxième guerre mondiale comme l’ont montré les nouveaux historiens israéliens, qu’ils seraient expulsés de leur terre pour satisfaire au rêve fou d’un état religieux juif. (…)
Quelques massacres plus tard, perpétrés par les milices juives, c’est chose faite en 1948 avec plus de 700 000 Palestiniens jetés comme des malpropres aux frontières, et ce malgré une résolution de l’ONU exigeant le droit au retour : résolution qui, bien que revalidée près de 100 fois, ne sera jamais respectée par Israël. Au final, un non-sens en guise d’Etat, (…)

Il revient sur son enfance dans une école juive où la lobotomisation sioniste des élèves filait bon train ; sur les deux intifada… et jusqu’à aujourd’hui. [source]

Voilà pour le texte… voici à présent la réplique (déjà ancienne) de Yann Moix dans le Figaro, évoquée supra, qui semble avoir été l’étincelle médiatique à l’origine de la polémique ; 
Les critiques de l’écrivain et cinéaste ne me paraissent pas présenter un grand intérêt en ce qu’elles discutent l’absence de signature au bas de l’article sur le ton de la comparaison avec le panthéon de l’extrême droite.
La gazette d’Utopia a un directeur de la publication, cela me suffit pour le distinguer d’une lettre anonyme.
Va t’on me traiter de moi aussi de lâche sous prétexte que je publie sous pseudonyme alors même que mon nom figure en toute lettres dans les mentions légales (en bas de cette page) et que des liens vers mon Facebook et mon Twitter (à droite cette fois) ne font pas plus de mystère sur mon identité ?
Sur le fond toutefois, il me semble que le débat mérite d’être abordé.

 

Ce qui pose problème à Yann Moix c’est avant tout le vocabulaire, une forme de juxtaposition des termes qu’il juge inacceptable. 
« le mot milice, collé au mot juif n’est pas un oxymore, c’est une honte. C’est définir, évacuant Auschwitz d’un coup d’adjectif non seulement mal placé mais déplacé qui donnerait aussitôt vie à de jolis avatars comme des nazis juifs, des fascistes juifs, des hitlériens juifs ?. »
Le mot milice, voici précisément quelles définitions j’en ai trouvé ici et là : 

  • Du Moyen Âge au XVIIIe s., troupe levée dans les villes ou les paroisses pour renforcer l’armée régulière.  
  • Organisation paramilitaire constituant l’élément de base de certains partis totalitaires ou de certaines dictatures.
  • En Belgique, service militaire. [via le dictionnaire Larousse] 
  • Formation paramilitaire créée par le gouvernement de Vichy en 1943. Dirigée par Darnand, elle collabora avec les Allemands à la lutte contre la Résistance, où elle se distingua par l’usage de ses procédés barbares. [via  l’encyclopédie Larousse]
  • Les milices sont des forces supplétives de l’armée.
  • Dans les pays de l’ex-Bloc soviétique, la milice est l’organisation chargée du maintien de l’ordre public, rôle semblable à celui de la police et, pour la France, à celui de la gendarmerie.
  • Le nom est donné aussi à des groupes de personnes créés ponctuellement pour maintenir l’ordre, notamment en cas de troubles civils, ou pour combattre. [via wikipédia]
Le terme milice a donc plusieurs acceptions de sorte qu’il ne me semble pas qu’il puisse être assimilé de facto au nazisme, même s’il ne s’agit pas d’être naïf en se contentant de supposer qu’il ait pu être employé dans son sens le plus doux… 
Mais à supposer que cela soit le cas, l’expression, qui replacée dans son contexte porte avant tout une critique d’ordre politique (et non « ethnique »)  ne me parait pas relever de l’antisémitisme. 
L’excès que porte le terme milice prête le flanc à la critique, pour autant je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire d’enchérir par un second excès.
Quant à la phrase concernant « une école juive où la lobotomisation sioniste des élèves filait bon train », pour maladroite qu’elle soit, me semble être -en ce qu’elle fait suite à une référence aux nouveaux historiens- une allusion à la thèse développée par l’historien Israélien Shlomo Sand dans son livre « Comment le peuple juif fut inventé« .

Si l’article publié dans la gazette d’Utopia file à l’excès la métaphore du totalitarisme il ne me parait pas choquant et bien moins antisémite (quoique certes polémique) de discuter la politique d’Israël à l’égard des palestiniens.
Vous l’avez compris,si je crois déceler une grande maladresse dans  ledit article, j’ai du mal à comprendre la thèse de l’antisémitisme. (d’ailleurs abondamment réfutée par l’auteur du texte litigieux)
Pire, je crois y distinguer les contours d’une forme de censure intellectuelle qui me parait dangereuse. 
Car à suivre le chemin absurde emprunté par Yann Moix, toute critique dirigée vers Israël porte en germe un antisémitisme.
 
Vous qui naviguez sur le web vous connaissez probablement le « point Godwin »,l’équivalent sur internet de ce qu’on connait depuis plus longtemps sous l’appellation « reductio ad hitlerum ». 
Il est d’usage de s’accorder sur le fait que dans une conversation l’un des interlocuteurs procède par analogie au nazisme la conversation atteint un point où toute débat devient stérile. 
Il est bien sûr excessif, donc absurde de comparer Nicolas Sarkozy à Petain ; « comparaison n’est pas raison ».

 

Mais pour autant il me semble inquiétant de se priver de considérer que, par certains aspects, un régime politique actuel d’ici ou d’ailleurs puisse, sans être superposables à eux, glisser vers certains de ces aspects qui nous font maudire les totalitarismes. 
Pour prendre un exemple signifiant ; vous parait-il conforme à votre idée de la démocratie qu’un enfant puisse légalement être détenu dans un centre de rétention à raison de sa nationalité dans notre pays ? 
De même, si je crois qu’il est intellectuellement insultant de penser qu’Israël serait un méchant état raciste, je refuse d’écarter la question de la politique de ce pays du champ de ma discussion politique.
Je ne suis pas certain que les européens des années trente aient clairement eu conscience de la réduction progressive de leurs droits lors de la montée des totalitarismes.

Et pour cette simple raison je n’ai pas envie de  me priver de certaines occasions de me voir décerner, à tort ou à raison, quelques jolis points Godwin.

Laisser un commentaire