six nuits

Six nuits (3/6) : British melody

1
 Simon est étendu sur le canapé. D’une oreille, il écoute The love Supreme de John Coltrane qui tourne sur la platine. La télévision est allumée…Une série dont le nom n’a pas d’importance…Simon ne la regarde pas. Dans la pénombre du salon, les reflets de l’écran qui dansent au plafond aident la vodka à anesthésier.
Sur la table, son téléphone portable s’éclaire sans un bruit. Un inconnu laisse un message que Sion n’écoutera pas.
A la frontière de la conscience, Simon est en train de se dire que dans une société dans laquelle la plupart des drogues sont prohibées, la télévision est le moyen le plus simple de s’empêcher de penser.
Il promeut ainsi, pour un bref instant, la télévision en tant que dernier rempart de notre société contre le suicide de masse.
Simon tourne la tête vers l’écran. La vue de Jean Pierre Pernaud le ramène à ses envies de suicide.
Il remplit à nouveau son verre, laisse la bouteille quelques instants en suspension et fait tomber la dernière goutte.
Simon ne se drogue pas. Bien sûr, il en a eu envie, mais au fond, il sait bien qu’i lest trop lâche pour sauter le pas.
L’alcool ne le fait pas planer très longtemps, déjà la brume s’écarte, les émotions reviennent.
Simon se lève brusquement, certainement trop brusquement. Un bruit sec, une violente douleur dans son genou précipitent la fin de sa torpeur éthylique, alors que la bouteille explose en s’écrasant sur le marbre du carrelage.
Pendant un moment, Simon laisse le temps s’effacer. Il regarde les éclats de v erre brisé qui brillent au sol : multitude d’étoiles d’un ciel imaginaire.
Sans réellement le comprendre, il prend alors conscience de son besoin d’ailleurs. Pourquoi ? Comment ? Pourquoi pas…On verra….


2
Le dossier de son siège est incliné. Simon regarde la paysage s’enfuir par les épaisses fenêtres de l’Eurostar.
Dans ses oreilles, « Disco Science » de Mirways se joint au rythme du train pour le bercer. L’index crispé sur un baladeur MP3 de la taille d’une carte de crédit, la main moite, Simon se met à rêver d’un café. Comme à son habitude, il éprouve le plus grand mal à rester en place à bord d’un train.
Il se dirige lentement vers un wagon restaurant à la décoration hideuse, mélange malhabile de teintes jaunes, bleues et grises. La foule qui a envahi le wagon le fait regretter de s’être déplacé.
Sur le chemin qui le sépare de sa place, il s’arrête et ouvre la porte des toilettes d’un wagon. Le fait de se retrouver là, enfermé seul dans sa pièce étroite, étrangement le rassure, le calme.
Les kilomètres et les minutes s’écoulent. Dans le miroir qui lui fait face, deux yeux verts le fixent, cherchent à lui parler. Pour lui dire quoi ? Il n’en est pas très sur.


3
Arrivée à la gare de Waterloo, la foule des voyageurs se scinde en plusieurs groupes. Au mouvement fluide et détendu de la file des citoyens européens fait écho la foule métissée des étrangers à l’union. Pour eux, passer la frontière se révèle plus dur, plus long…Simon pense un instant à eux lorsque son regard croise celui d’une jeune turque aux yeux noirs et au regard éteint.
 Simon rêve d’elle un instant, puis laisse doucement son image d’effacer lorsqu’il pénètre dans le grand hall de la gare.
Se faufilant à travers la foule, je jeune homme se dirige vers un distributeur automatique et fait l’acquisition d’un titre de transport, une « travel card ». Il laisse échapper un cri de rage lorsqu’il s’aperçoit qu’une fois de plus, le prix de cette dernière a augmenté depuis sa précédente visite.
 Après un bref trajet en métro sur la Bakerloo line, Simon émerge face aux lumières éblouissantes de Time Square. Face à lui, des enseignes lumineuses démesurées clignotent et martèlent des logos, des marques, des messages publicitaires. Simon regarde les écrans, fasciné, comme s’ils ne s’adressaient qu’à lui. Il sourit et pense à voix haute « merci beaucoup, je ne m’attendais pas à un tel accueil ».
 Le sourcil levé d’un passant surpris lui signale que son comportement peut paraître étrange. Simon ne s’en offusque pas. Après tout, il est normal que ce garçon ait été surpris, il vient de parler français !
 A cet instant, Simon prend conscience de l’heure avancée. La nuit est tombée, et l’heure de décalage entre Paris et Londres n’a fait qu’ajouter à son propre décalage interne.

Pour Simon, le cycle du jour et de la nuit s’est progressivement effacé pour laisser la place à un simple concept ; celui du temps qui varie selon la manière dont on le brûle, puis à une réalité physique douloureuse : le sommeil vous rattrape toujours.
 Simon n’a jamais aimé dormir. Enfant, il trouvait que dormir était du temps perdu ; quelques heures de semi-vie qui ne vous laissent ni choix véritable ni souvenir tangible.

Encore aujourd’hui, Simon a un peu peur du sommeil. Mais désormais, ce qu’il déteste plus que tout, c’est cette période qui précède celui-ci : ce moment au cours duquel on se retrouve seul comme face à un miroir cruel qui ne retient que les défauts.
 Simon sait bien qu’il est loin d’être singulier sur ce plan. Tout le monde, il le suppose, s’est un jour dans sa vie abruti d’alcool, de télévision, de sexe ou d’un pétard maladroitement roulé. Simon se dit qu’il serait probablement incapable de rouler un pétard correctement…

4

Quelques centaines de mètres plus loin, il se retrouve devant le luxueux St James Hotel, sur la place du même nom. Il sourit de la platitude de la devise à l’entrée : « Customer is king ».
 Sans surprise, le hall de l’hôtel affiche un luxe ostentatoire. Tapis, dorures, portiers, grooms et autres réceptionnistes, tout ici est en nombre. Tout est aussi impeccable que prétentieux. Le portier referme la lourde porte d’entrée derrière lui, Simon se dirige vers la réception. Dans un anglais impeccable, il demande une chambre au nom de Simon Claus à un réceptionniste au fort accent français. Ce dernier est intrigué car visiblement peu habitué à accueillir des clients portant tee-shirt, baskets et sac à dos.
 Il se risque cependant à demander à Simon s’il a des bagages que l’on devrait éventuellement faire monter à sa chambre. Simon qui n’a avec lui que son maigre sac à dos s’amuse à l’idée qu’il ne cadre manifestement pas avec la clientèle habituelle de l’établissement.
 L’employé de l’hôtel, également français, qui le guide jusqu’à sa chambre se révèle fort courtois, fort sympathique, mais surtout fort avide d’un éventuel pourboire substantiel. Simon lui a parlé anglais depuis le hall de l’hôtel. Il s’amuse du fort accent français du jeune homme qui l’escorte. Il s’en amuse d’autant plus que celui-ci n’a en aucun moment semblé réaliser qu’il se trouve en présence d’un compatriote.
 Après s’être acquitté du substantiel pourboire attendu, Simon laisse l’employé s’effacer non sans l’avoir gratifié d’un perfide « au revoir, merci et bonne soirée » dans un français qui l’espère-t-il l’assomme littéralement.
 Comme toujours, lorsqu’il pénètre dans une chambre d’hôtel, Simon commence par se détendre dans la baignoire. Il aime l’eau brûlante, la mousse épaisse.
Etendu dans la baignoire massive de la luxueuse salle de bains, par-delà la double porte épaisse, Simon peut voir les vêtements qu’il a jeté à la hâte sur le lit immense. Il peut également voir les lumières de la ville à travers la vitre. Sans trop savoir pourquoi ; il pense à la phrase Paul Auster : « le monde est dans ma tête, mon corps est dans le monde ».

5
Lorsque Simon pénètre à nouveau dans le hall, la lourde pendule qui trône au-dessus de la réception affiche 22h30.
Le réceptionniste le salue d’un sourire ; visiblement ravi de son changement d’allure.
Maintenant rasé de près, Simon porte désormais un costume Armani noir à doublure rouge vif et des chaussures Berlutti. Etrangement, celles-ci ne semblent pas avoir souffert du voyage en sac à dos. Deux boutons de sa chemise sont ouverts, les longues mèches blondes qui lui tombent finement sur les yeux achèvent l’ensemble tout en ajoutant une touche de désinvolture à sa tenue.
Simon s’avance vers la porte. Le portier lui demande:
– May I call a taxi Sir ?
– No thanks… Simon a envie de marcher un peu. De toute façon, il ne va pas très loin.
Une pluie fine et fraîche tombe désormais sur la ville, doucement. En cette fin de mois d’août, Simon trouve ce temps très agréable. Sentir une pluie d’été qui descend le long de sa nuque lui procure un plaisir simple, intense, profondément physique, de ces plaisirs qui, pour quelques instants, le font sentir réellement en vie. Il murmure à nouveau : « Le monde est dans ma tête, mon corps est dans le monde ».
Puéril, comme à chacune de ses visites à Londres, Simon pénètre dans un Burger King, en l’occurrence celui de Leicester Square, et commande un « double whopper ». Peu à peu, il s’imprègne du lieu, regarde les gens passer, voyeur. Il écoute les conversations. Pour Simon, tout endroit, toute émotion, correspondent à une chanson. Si celle-ci met parfois du temps à se dégager, elle se distingue toujours. De manière providentielle, « coffee and TV » de Blur passe à la radio. Simon se surprend à chanter : « …So we could start over again… »
 


Retour dans la rue. Simon marche au hasard, comme dans toutes ces villes que l’on connaît sans les connaître…en touriste. Il est venu souvent, mais jamais il n’a habité cette ville.

 Simon pense fermement qu’il est vain de prétendre connaître une ville que l’on n’a jamais habitée. Il se plait à comparer la connaissance d’une ville à celle d’une femme. Si l’on ne connaît bien qu’une ville que l’on a habitée, on ne connaît réellement une femme que lorsqu’on l’a aimée.
Simon aime bien les théories prétentieuse.


6
Au détour d’une rue, une file d’attente s’est formée à l’entrée d’un club. Décidé à se vider la tête, Simon rentre dans la file. Perdu dans ses pensées, il prétend cependant que quelque chose ne se passe pas comme prévu…
Ce n’est que face à l’impressionnant videur que Simon remarque le drapeau aux couleurs de l’arc en ciel qui flotte au-dessus de sa tête…Saleté de pénombre ! Il est déjà trop tard. La main du videur, qui se révèle extrêmement avenant, s’est déjà avancée en direction de son entrejambe et se pose affectueusement sur la couture de son pantalon. Simon met une demi seconde à réfléchir aux conséquences funestes que pourrait entraîner le fait de refuser les avances d’un bébé body-buildé d’un mètre quatre-vingt-dix.
La demi seconde écoulée, il se met à courir furieusement. Lorsqu’il s’arrête enfin, à bout de souffle, la cheville tordue et le dos en sueur, il prend cette fois-ci une seconde entière pour méditer sur le ridicule et la stupidité de sa réaction. Dans l’éventualité, improbable, d’une adaptation cinématographique de sa vie, il semble à Simon que « We are the champions » de Queen serait un thème musical approprié à cette séquence.
Désormais trempé, le jeune homme continue sa ballade. Il se promet de faire virer le metteur en scène s’il passe « Singing under the rain » à ce moment du film.
Dix minutes plus tard, il débouche sur Oxford Street après un bref passage par le quartier chinois. Simon décide de partir cette fois-ci, en quête d’un club qui corresponde à ses envies. Soho lui semble être un quartier plus qu’approprié. Londres est une vraie ville nocturne, dans laquelle toute une population semble sortir de nulle part, à la tombée du jour, dans laquelle la moindre cave peut se transformer en une boîte de nuit plus ou moins improvisée. Londres est surtout une ville cosmopolite où l’éventualité de finir la nuit au lit entre une italienne et une polonaise n’est pas si improbable.
Simon sourit et retrouve des forces à cette idée.

7
Un garçon aux cheveux bleus distribue des flyers annonçant une soirée. Il porte un piercing à l’arcade sourcilière assorti à ses cheveux ainsi que des lentilles de contact elles aussi d’un bleu intense.
Simon s’empare du prospectus. Le club s’appelle « L’alien », la musique semble à son goût. Simon décide donc de passer y boire un verre.
Le videur de L’Alien est un amas de graisse et de muscles agglutinés. Une dizaine de piercing émergent de son crâne chauve et achèvent de déshumaniser son aspect. Le noir du maquillage qui cerne ses yeux renforce cependant la féminité incongrue de son regard.
Simon s’avance lentement vers lui et prie silencieusement pour que celui-ci ne soit pas lui aussi subitement pris qu’une bouffée d’affection à son égard.
Sa prière est exaucée. Derrière la porte, la voix de Marylin Manson rugit. Simon descend doucement la douzaine de marches de l’escalier. Les corps se détachent à la faible lumière que diffusent quelques ampoules disséminées à travers cette ancienne cave. Un stroboscope hors d’âge se déclenche. L’épaisse couche de fumée de cigarette capte la lumière comme un écran.
Les corps se figent puis s’animent dans une langueur à la fois sensuelle et inquiétante.
Sa platine posée sur une caisse de bois, un DJ à moitié nu joue à se poser en antéchrist.
Des gouttes de sueur coulent de son front alors qu’il hurle en renfort de la musique. Le vide de son regard finit de le poser en caricature.
Dans les hauts-parleurs hors d’âge, Manson laisse sa place à Dave Grohl et ses Foo Fighters. C’est le moment qu’elle choisit pour s’imposer au centre de la piste.
Accoudé au bar, une Vodka-Pomme à la main, Simon interroge le barman sur cette fille qui semble littéralement avoir pris possession du lieu. Quelques secondes plus tard, Simon échange quelques Pounds contre un nom : « Thandie » au dos du ticket de sa carte bleue.
La douceur indéfinissable de sa peau métissée, ses yeux d’un vert intense aspirent littéralement tous les regards. Son corps bouge, ondule au rythme qu’elle semble désormais imposer à la musique. Plus fort que tout, ses longs cheveux noirs tombent de ses épaules et semblent vaguement chercher à cacher ses seins nus.
Une foule tant masculine que féminine la fixe du regard, sidérée. Sa beauté, son assurance irréelle semblent avoir eu raison de tous. Tous espèrent mais aucun n’ose l’approcher. Le cercle qui s’est maintenant assemblé autour d’elle semble figé en son pouvoir, pétrifié dans l’attente d’un signe d’elle.
Seul, Simon lui sourit puis détourne la tête.

8
Simon sent un frisson de plaisir lui parcourir la nuque alors que la langue de la jeune fille s’arrête sur son oreille. Il gémit lorsque ses dents appuient un peu. De sa main droite, elle passe ses doigts dans les cheveux du jeune homme. Le pouce de sa main gauche quant à lui glisse lentement et fermement sur la face intérieure de son sexe. Simon s’abandonne.
Thandie l’arrête d’un geste ferme lorsqu’il tente de la pénétrer. Comment croire, comment imaginer que cette superbe femme d’une vingtaine d’années, qui danse presque nue tous les soirs devant des mâles subjugués est bien vierge et entend de le rester ? Elle qui l’a choisi, suivi, elle qui vient de lui donner tant de plaisir ? Impensable…
L’impensable est souvent vrai. Simon caresse une fois encore les seins petits et fermes de la jeune fille alors qu’il jouit faiblement dans sa bouche.
Il se relève ensuite, en larmes. Il veut qu’elle parte, maintenant. S’il attend encore, il n’est pas sur qu’il aura la force de la laisser partir.
Thandie pousse un cri, verse une larme lorsqu’il la met à la porte encore à moitié nue.

9
Courbé sur le mini bar, Simon se saisit d’une bouteille de Champagne Louis Roederrer. A nouveau affalé dans la baignoire, il boit en écoutant Kurt Cobain fredonner « Polly ». Simon pense, sincèrement, que la musique est écrite par des gens qui, comme lui, ne supporteraient pas de vivre sans elle. Pour Simon, si l’eau, l’air, la nourriture, rendent la vie humaine possible, l’art quant à lui la rend supportable.
 A nouveau, le temps s’efface. Simon est maintenant étendu, nu, sur le lit. Hélas moins ivre qu’il le voudrait, il s’en veut un peu de fredonner « I’ll made love to you » de Boys II men.
D’un pouce à moitié anesthésié, il zappe sans conviction. Sur BBCI, une femme est en train de se faire poser des implants mammaires en direct par un maniaque du scalpel. Mais NBC annonce encore un attentat au Moyen Orient. Vil Coyote manque de capturer Beef Beef sur Cartoon Network. Bref, tout est normal.
 Après quelques manipulations, Simon presse la touche « OK » de la télécommande et ne sait s’il doit bénire ou maudire l’inventeur du « Pay per view ».
 Le film commence. Malgré l’énergie déployée par les actrices à l’écran, Simon réalise qu’aucun film porno, ni certainement aucune femme, ne pourra lui procurer une sensation agréable cette nuit.
Quelques dards de lumière rouge apparaissent à l’horizon. La pollution donne au ciel des grandes villes des levers de soleil aux reflets rougeoyants singuliers et envoûtants. Assis sur le lit, Simon contemple, fasciné, le spectacle qui a lieu au-dessus de tous, mais qu’il se croit seul à apprécier en cet instant.

10

Une quinzaine de minutes plus tard, Simon remonte à nouveau la rue vers Trafalgar Square que, pour la première fois, il trouve quasiment déserte. Quelques noctambules attardés partagent un regard vitreux avec les travailleurs matinaux qu’ils croisent.
Débarqué du premier métro, Simon débouche sur le grand hall de la gare de Waterloo. Il se dirige vers le hall réservé aux clients de l’Eurostar et se met en quête d’un billet.
Muni de ce billet ; pour un train qui ne partira pas avant une paire d’heures, le jeune homme se dirige vers le snack qui se trouve derrière lui et dont le rideau métallique est en train de se lever. Il commande un petit déjeuner à une grosse anglaise au teint rouge qui lui semble aussi peu amène que réveillée.
« Three pounds and two pence » lui assène-t-elle avec un accent cockney dont Simon se délecte. Il sourit. Visiblement peu habituée à des sourires autres que moqueurs, elle fronce les sourcils.
 Le nez dans son café, Simon observe distraitement le hall désert. Il écoute les bruits de la gare qui, lentement, se met au rythme de la journée.
Quelques notes de guitare arrivent à son oreille. Quelqu’un a le bon goût de jouer « Why does it always rain on me » de Travis.
Simon abandonne le plateau de son triste petit déjeuner et monte les marches qui le séparent du hall principal.
Accroupie, le dos plaqué contre la rambarde, une fille chante, sa guitare posée sur un genou.
Des reflets rouges parcourent des cheveux d’un noir intense qui lui descendent aux épaules. Elle porte un jean usé et un tee-shirt rouge qui laisse deviner deux seins lourds. Lorsque leurs yeux se croisent, Simon reconnaît celle qui déjà avait arrêté son regard lors de son arrivée. Elle lui sourit.
Simon s’assied face à elle sans un mot. Autour d’eux, des milliers de voyageurs, des dizaines de trains passent. Enfin, son train est annoncé. Quelques minutes plus tard, Simon le regarde partir sans aucune émotion autre que celle que lui procure la musique. Son cœur ne bat plus qu’au rythme des notes qui se succèdent. Face à lui, des doigts d’une douceur infantile jouent maintenant le « Knocking on heaven’s door » de Dylan.

11
Simon se tourne vers le metteur en scène, il lui fait signe de couper. Lentement, la caméra s’éloigne. La suite leur appartient.

six nuits

Six Nuits (4/6) : Papas

1
Ca se passe au mois de juin, dans un petit immeuble résidentiel aux façades roses et blanches.
Paul est un petit garçon rondouillard de quatorze ans. Il a les yeux verts et des cheveux couleur des blés.
Il vient de sortir de classe. Son sac à dos sur une épaule, il referme d’un tour de clé la cave dans laquelle il vient de ranger son vélo.
Alice habite au cinquième étage. Elle est dans la même classe que Paul mais ils se parlent peu.
Les bords métalliques de la porte vitrée du hall d’entrée claquent bruyamment derrière elle. Paul se retourne et la salue d’un hochement de tête.
Alice a quatorze ans également. Ses cheveux châtains, coupés à la garçonne, mettent délicieusement en valeur ses yeux d’un vert intense. Enfin, c’est à peu près ce que Paul a dit à Kader quand il lui a demandé ce qu’il pensait d’elle. Il lui a aussi parlé de la chaleur de ses seins lorsqu’il a effleuré sa main l’autre jour en arts plastiques. Elle s’était penchée pour ramasser une gomme…Depuis, Paul laisse toujours sa gomme en évidence sur son bureau ; au cas où.
Alice choisit de monter par les escaliers. Elle porte un sweat-shirt noué autour de la taille pour cacher des hanches qu’elle trouve trop rondes.

Comme en général, il ne sait pas quoi dire lorsqu’il est seul avec Alice, ce qui arrive de toute façon rarement, Paul choisit de rejoindre l’appartement de ses parents – au troisième- par l’ascenseur. De toute façon, il n’aime pas trop les escaliers. Trop fatigant…

2

Pour la première fois depuis longtemps, Alice ouvre la porte de l’appartement avec un réel enthousiasme. La journée s’est si bien passée ! Elle est première de sa classe. Son seize sur vingt de moyenne lui a valu les félicitations du conseil de classe. Et encore, le sport fait baisser sa moyenne… Mais ce qui a fait le plus plaisir à Alice, c’est le commentaire de Mme Demeleumeister, la prof de français : « Tous mes encouragements à une élève très talentueuse ».
Alice apprécie beaucoup Mme Demeleumeister. Plus tard, elle sera professeur de français, comme elle. Ou pourquoi pas écrivain.
Après un rapide coucou à sa petite sœur Marie-Agnès qui fait une réussite dans la cuisine, Alice se dirige vers le salon.
Alice n’a pas de chambre car l’appartement est trop petit. Elle et sa sœur dorment dans des lits-placards. Alice fait doucement descendre le sien. Coincé entre deux ressorts se trouve son cahier de poèmes.
Elle y compose ses propres œuvres (qui sont ma foi plutôt pas mal, merci de l’avoir demandé) à côté des textes de René Char, Péguy et Saint Exupéry.
Etendue sur son lit, Alice relit et corrige son cahier. Elle rêve. Un jour elle sera Zola ou Saint Ex.


3

Paul vient de finit son goûter. Il se brosse les dents dans la salle de bains. Ses parents ont eu la bonne idée d’acheter et de réunir deux appartements. Ils disposent ainsi de deux chambres et d’une salle de bains. Les autres appartements de ce vieil immeuble construit à la hâte après-guerre, eux, n’en disposent pas.
Paul s’est toujours demandé comment les autres résidents de l’immeuble supportaient de se laver dans l’évier de la cuisine. Il suppose que l’on finit par s’habituer à tout.
Maman essuie la table du goûter, papa se repose dans la chambre. Paul en profite pour q’installer devant la télé.
Les choses sont bizarres à la maison depuis que papa est malade. Il dort beaucoup et maman fait beaucoup plus de choses à la maison.
Depuis l’été dernier, papa a attrapé une maladie qui fait fondre ses muscles. Il maigrit beaucoup, il devient tout faible.
Cet hiver, lorsqu’ils sont partis marcher en forêt tous les deux, papa n’avait même plus la force de conduire pour rentrer à la maison. Il a demandé à Paul de passer les vitesses à sa place.
Maintenant, il y repense à chaque fois qu’il monte à l’avant d’une voiture.
Depuis une semaine, papa ne coupe plus sa viande tout seul. Depuis six mois, il se servait d’un opinel car le manche épais tient mieux dans sa main molle.
A la maison, la routine tient bon…on s’habitue à tout.
Paul est souvent contrarié. Depuis que papa n’est pas bien, il n’a plus jamais l’occasion d’avoir la maison à lui seul.

A l’instant, il pense simplement à Sangoku qui fout une trempe à Freezer à al télé. La télécommande dans la main, il rit.

4

Le repas se termine doucement. Alice et Marie-Agnès finissent leur assiette en silence. Les deux filles regardent en tremblant leurs parents entamer leur troisième brique de rouge.
Alice n’a vraiment pas envie de les voir boire ce soir. Elle a tant de choses à leur dire à la fin du repas. Ce n’est pas tous les jours qu’on annonce à ses parents ce que l’on veut faire de sa vie.
Elle aura son bac, un bac littéraire ! Enfin, ils seront fiers d’elle ! Elle fera mieux qu’eux deux réunis. Bientôt, elle sera heureuse. Bientôt, tout ira bien.

5

Une paire d’écouteurs sur les oreilles, Paul fait la vaisselle en chantant.
Avant, papa la faisait tout le temps alors Paul pense que maintenant c’est à lui de la faire.
Hier soir, il a surpris maman en train de la refaire après qu’il soit parti se coucher. Il n’est pas très sûr d’avoir compris pourquoi.
Son tee-shirt est trempé d’eau de vaisselle lorsqu’il revient dans le salon. Maman fume frénétiquement sur son canapé. Le journal de la 2 est en train de se terminer.
La tête de papa repose lourdement sur le dossier de son fauteuil. Son visage est crispé comme rarement.
Il demande à Paul de l’aider à se lever. Ils vont regarder le film tous les deux dans la chambre. Papa a envie de s’étendre.
Maman décide de rester dans le salon. Paul ne comprend pas vraiment pourquoi, mais pour tout dire, il ne se pose pas vraiment la question.
Paul ressent pour la première fois une inquiétude réelle lorsqu’il prend sur ses épaules ce père qu’il découvre maintenant incapable de marcher.
Il se dira plus tard que sa vie d’adulte a commencé à cet instant, durant les quelques mètres qui séparent le salon de la chambre de ses parents.
Il priera longtemps dans l’espoir de ce jour où il pourra reprendre, enfin, son enfance là où elle s’était arrêtée.

 
6

Deux étages plus haut, Alice non plus n’en mène pas large. Lorsque son père a appris son projet, il est entré dans une rage que l’alcool a aidé à rendre folle.
Que sa fille ait des velléités de faire des études lui paraît déjà risible. Elle a peut être réussi à amadouer ses professeurs jusqu’à présent, mais lorsque les choses deviendront sérieuses, là ; elle comprendra qu’elle est loin d’être assez intelligente. Et ce ne sont pas les conneries qu’elle lit à longueur de journée qui l’aideront. De plus , la perspective d’un bac l’empêcherait de contribuer aux charges de la maison, comme elle pourra le faire dès qu’elle aura seize ans.
Après quelques minutes de monologue, celui que ses filles appellent entre elles le « père fouettard » ou encore « fachoder », se met en tête de se montrer à la hauteur de ses tristes surnoms.
Marie-Agnès est enfermée dans le placard. Elle ne pleure pas. Elle a l’habitude.
Le père fouettard, avec son humour singulier, a offert un étrange cadeau à Alice pour ses douze ans. Il s’agit d’un martinet. Cet objet possède, pour le père d’Alice, la double vertu de maintenir l’ordre sous son toit et de lui faire économiser sa ceinture.
Alice le voit bien, son père a à l’instant très envie de lui rappeler ce qu’est l’ordre. Dans sa tête, Alice entame une prière à la vierge.


7

La chambre est éclairée par la lumière douce de la lampe de chevet de papa.
Paul est assis par terre au pied du lit. C’est sa place dans cette chambre. C’est à qu’il vient dormir, lové dans sa couette lorsqu’il fait un cauchemar. C’est donc là aussi que papa le réveille en trébuchant sur lui dans la demi-lumière du matin.
Papa était vraiment crevé. Il a dit à Paul de choisir le film. Même s’il est quasiment certain que ça ne plaira pas trop à papa, Paul a mis « Hot shots », le film de la une. Ca fait longtemps qu’il voulait le voir.
Papa n’a rien dit depuis que Paul l’a étendu dans le lit. Paul est entièrement absorbé par le film. A l’écran, Charlie Sheen est attaché. Une parodie de soldat irakienne fait mine de le torturer. Il lui demande « Ou sont les missiles localisés ? » Charlie, déguisé en caricature de Rambo ne se démonte pas. Il éructe « tout près ».
Le soldat le frappe « Où ça ? ». Charlie lui crache au visage « Dans ton cul ! ».
Paul éclate de rire. La lourdeur de ce gag grossier libère en lui un rire incontrôlable.
Dans son dos, papa tousse faiblement. Paul se retourne distraitement. Papa dort. Sur l’écran, Charlie massacre frénétiquement les irakiens.

8
Alice est à terre. Des perles rouges pointent ça et là sur les longues traînées pourpres qui lui sillonnent le dos.
Alice n’a pas mal. Elle ne pleure pas. Elle regarde les morceaux de son cahier qui tombent tristement à terre comme une lente pluie de larmes.
Alice ne comprend pas, Alice n’accepte pas. Elle essaie de prier mais n’en a plus la force.
La dernière phrase du Christ sur sa croix résonne dans sa tête et prend soudain la force d’une absolue vérité « O père pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
Un pigeon passe à quelques centimètres de la fenêtre du salon.
Alice s’élance à sa suite. Bientôt tout ira bien. Bientôt.

9

Le film est terminé. Paul est dans son lit. A l’instant, lorsqu’il s’est levé pour embrasser papa avant d’aller lui-même se coucher, il n’a pas réussi à le réveiller.
Il a couru dans le salon, Maman fumait toujours sur le canapé. Elle lui a dit que c’était normal, qu’à cause de sa maladie papa était très fatigué, qu’il devait le laisser dormir.
Lorsque Paul a fermé la porte de la chambre, maman était déjà couchée. Elle tenait papa dans ses bras.
Paul est inquiet, il sait. Non…Maman lui a dit que tout va bien. Il ferme les yeux et s’endort instantanément.
Par la fenêtre, une ombre passe, puis s’écrase sans bruit. Paul est endormi. Dans son rêve, il serre Alice fort dans ses bras.
six nuits

Six nuits (5/6) : machine à reves

1
Le soleil se couchait sur Paris. Une fois de plus. Le bouclier déflectique qui entourait la planète donnait au ciel une lueur vert pâle, colorée à cette heure de reflets pourpres et violacés. Kobe Konrad, président de Gaumont Industries contemplait, debout face à la haute fenêtre de son large bureau, le monorail qui survolait lentement les Champs Elysées. Le bureau était plongé dans la pénombre. Les seules ombres de la ville dessinaient ça et là des formes fuyantes. Les objets fixés aux murs semblaient s’animer pour devenir des monstres mythologiques. Ces objets étaient les vestiges d’un temps révolu. Des caméras, des costumes, des projecteurs. Un temps dont Konrad pensait être seul à se souvenir. L’époque à laquelle sa société était encore un studio de cinéma s’était désormais figée dans les livres d’histoire. Figée par la machine à rêves.
 
 La machine à rêves. Un coup de génie qui avait à la fois sauvé sa société de la ruine et détruit son rêve. Konrad était l’un des derniers représentants d’une génération qui avait connu le cinéma. Le cinéma était une affaire de magiciens. Des artistes qui avaient encore des choses à dire, des histoires à raconter.

 Konrad tenta de se reprendre. L’heure n’était pas au sentimentalisme. Pas en un pareil moment.Le contrat qui liait sa société et Childe Harold, l’inventeur de la machine, touchait à sa fin. Dans vingt-quatre heures, ce fou de savant serait libre de vendre les droits sur son invention. Et comme de bien entendu, celui-ci avait disparu depuis maintenant six mois. 
Six longs mois ; Konrad s’en voulait de ne pas s’être inquiété plus tôt de ce problème. Il avait été tellement absorbé par le lancement de la nouvelle version de la machine ; le modèle « Wonderland », qu’il n’avait pas pris garde au reste du monde.Non ; il ne pouvait pas laisser cet abruti faire tout capoter. Pas maintenant.L’intercom se mit en marche ; le visage de Byron, le chef de la sécurité de Gaumont apparut par transparence à la fenêtre. 
  • – Ça y est, on l’a localisé, monsieur. 
  • – Quattendez-vous pour intervenir, abruti ? 
  • – Justement, monsieur. Nous n’avons pas discuté des éventuelles mesures à prendre au cas où il refuserait de nous suivre, ce qui, vu les circonstances, semble plus que probable. 
  • – Ramenez-le-moi ici, vivant, à n’importe quel prix, par n’importe quel moyen. 
  • – Suis-je assez clair ? 
  • – Bien monsieur.
Le visage de Byron disparut de la fenêtre, replongeant le bureau dans l’obscurité. La
main posée sur sa nuque, Konrad se mit à pleurer.

2

Enfin, les voyants lumineux s’allumèrent en rythme. L’homme se releva, le visage noyé de larmes et de sueur. Son visage se reflétait distinctement sur le métal poli. Il regarda la machine se mettre en route comme s’il s’agissait de son propre cœur. Son regard s’était maintenant figé en une éruption de joie démente.

Une porte s’ouvrit sans bruit à l’autre bout de la pièce. Lentement, une masse métallique à la forme vaguement humanoïde s’approcha dans un bruit où se mêlaient les cahots de l’usine et du temps.
L’homme se retourna d’un saut à pieds joints et s’écria :

  • Ah, te voilà ma vieille Alix ! 
  • Oui professeur Harold. C’est l’heure de votre repas professeur Harold.


La voix de l’androïde contrastait avec ses formes rugueuses ; le professeur regrettait parfois de ne pas lui avoir donné un aspect plus agréable. Toujours cependant il se ravisait : si Alix avait un aspect plus réaliste, si elle n’avait pas de temps en temps une lenteur mécanique, un craquement dans sa voix, il finirait certainement par un jour la croire humaine…
 
Harold ramena lentement à sa bouche la timbale cabossée et avala comme à son habitude, sans émotion, le liquide épais quAlix lui servait trois fois par jouir à heures fixes depuis…Depuis combien de temps ? Il n’en était plus très sûr.

Quand il travaillait ainsi, le temps avait tendance à se dilater, puis à se rétracter jusqu’à perdre toute substance. Pour garantir le secret de ses travaux, et surtout celui de se présence en cet endroit, Harold avait fait en sorte que son laboratoire ne dispose d’aucune fenêtre ni d’aucune autre sorte d’ouverture directe vers l’extérieur. La conséquence à long terme de cette disposition des lieux était qu’il avait peu à peu perdu toute notion du jour et de la nuit. Il ne cédait plus désormais au sommeil que lorsque cela lui était vraiment indispensable, lorsque la fatigue nuisait à sa concentration et mettait par conséquent ses travaux en danger.
 
Childe Harold détestait dormir. C’était en effet juste avant de s’endormir qu’il ressentait le plus la présence de « l’autre ».
 
Mais désormais, tout cela n’avait plus d’importance.
 

 3
Avant de partir, le professeur décida d’aller faire un dernier tour dans le parc. A sa grande surprise, le soleil se couchait. Les pluies acides, que le contrôle environnemental n’arrivait pas toujours à réguler, avaient fait de son gazon une masse de formes jaunies et même noirâtres par endroits.
A sa gauche, un mélange boueux de terre et de poussière amalgamés s’étalait au fond de la piscine sonique.
 
Childe se rappelait de l’antique piscine sonique dans le jardin de ses parents. Il se revit en train d’y pousser Chiara sa petite sœur. Il revit la colère dans ses yeux ; et presque immédiatement son sourire. Childe retint une larme.
 
D’autres images lui revenaient en mémoire. Le grand repas de famille à l’occasion de son prix Nobel. En y réfléchissant bien, « l’autre » avait toujours été là ; mais c’est au cours de ce repas qu’il avait réellement pris conscience de sa présence.

« L’autre », il avait décidé- non sans une certaine malice- de le nommer Abel.

Le prix qu’il venait alors de recevoir consacrait sa récente invention, « GénICE », ou plutôt le générateur interface céphalo-environnemental. Cet appareil ; basé sur la technologie des micro-impulsions, était destiné à permettre à des gens plongés dans un coma profond de communiquer avec leurs proches. En pratique, il s’agissait d’une interface permettant à un individu de projeter ses pensées dans l’esprit d’autrui sous la forme d’images cohérentes.
 
Il était assis là, en bout de table, une part de gâteau dans la main, persuadé d’avoir réalisé là une découverte majeure pour l’humanité. Il pensait médecine, aide aux personnes âgées, il pensait avoir enfin mis au point le moyen de communication universelle. Pendant que lui rêvait déjà à la nouvelle ère de paix que sa machine allait pouvoir instaurer de par le monde, son père prit la parole.

  • – Je suis fier de toi mon fils. Cet appareil te rendra riche. Laisse-moi m’occuper de tout. Tu vas entrer dans l’histoire !
  • – Childe voulut corriger son père. Il n’avait construit sa machine que par passion, en essayant maladroitement de rendre service. A aucun moment il n’avait pensé aux conséquences que pourrait avoir son invention sur sa propre vie.

Il se retint cependant… Quelque chose en lui l’avait arrêté. Pour la première fois depuis longtemps, il était admiré. Lui que ses recherches avaient trop longtemps isolé se sentait aimé pour la première fois depuis ce qui lui semblait être une éternité.
 

Et peu importe si ce n’était pas pour les bonnes raisons.
 

Durant les premiers mois, le profond décalage qui existait entre celui qu’il était, celui qu’il se savait être et celui que le reste du monde voyait en lui ne le dérangeait pas outre mesure.
 
Peu à peu, il prenait goût aux dîners, aux rencontres prestigieuses, au luxe. Il passait de moins en moins de temps dans son laboratoire. Le contrat d’exclusivité pour l’utilisation de la machine, passé par son père avec un studio de cinéma au bord de la faillite, lui assurait un revenu conséquent.
Il devenait quelqu’un d’autre ; sans vraiment s’en rendre compte. L’image qu’il projetait, tout d’abord par jeu, sans trop la prendre au sérieux, se transformait peu à peu en une facette réelle de sa personnalité. Puis un jour, il prit conscience qu’il était devenu deux personnes, lui et Abel.
 
Peu à peu, il ne vit plus quAbel dans sa glace. Il considérait Abel comme un salaud hautain, snob et prétentieux. C’est alors que sa vie se changea en une violente souffrance.
 

 

Se débarrasser d’Abel devient désormais son obsession. Mais comment tuer une partie de soi ? Malgré toute sa science, Childe n’en avait aucune idée.
 
Sa machine était un immense succès commercial. Gaumont avait décidé de se servir du procédé pour mettre au point un système de réalité virtuelle capable de plonger l’esprit de l’utilisateur dans un monde artificiel. L’efficacité de cette application de sa machine était véritablement bluffante. Gaumont avait également rebaptisé sa machine, connue désormais sous le nom de « Machine à rêves ».
 
Les applications thérapeutiques de la machine avaient été, aux dires de la société « mises en veille pour un temps, le temps de rentabiliser et faire connaître la machine sur des marchés plus porteurs ».
 
Le plus porteur de ces marchés était naturellement la vente de programmes de sexe virtuel. L’utilisateur pouvait modeler, moyennant finance, l’apparence, le caractère et le nombre de partenaires selon ses envies.
 
Surcroît de publicité, le procédé avait déclenché diverses polémiques. Certains avaient en effet choisi de modeler l’image de leurs proches. La question de savoir si le fait d’avoir un rapport sexuel avec une copie virtuelle non autorisée constituait ou non un viol avait divisé l’opinion publique pendant plusieurs mois.
 
Ces divers événements confortèrent Childe dans son désir d’en finir avec Abel ; après tout, c’était lui qui avait détourné son rêve.
 
C’est à peu près à ce moment que Childe eut sa première idée pour se débarrasser d’Abel. Ayant rapidement écarté le suicide, qui constituait selon lui une solution définitive à un problème temporaire, il finit par trouver une solution pour détruire Abel sans se détruire lui-même.
 
Puisque Abel n’était qu’une image, une projection de lui-même reflétée par les yeux de son entourage, il allait s’isoler, se couper du monde le temps qu’il faudrait, se faire passer pour mort si nécessaire, jusqu’à ce que toute trace d’Abel ait disparue.
 Ainsi Abel serait effacé, définitivement.
 
Childe Harold avait alors fait l’acquisition d’une ferme et y avait installé un laboratoire secret. La prodigieuse fortune dont il disposait désormais lui permettait de réaliser ce genre de fantaisie tout en préservant son anonymat.
 
Terré dans sa forteresse de solitude, Childe n’avait alors pas complètement renoncé à garder un œil sur le monde extérieur.
Son frère, sa sœur, ses parents le recherchaient désespérément. Childe pleura longuement alors qu’il visionnait leurs nombreux messages.
 
Il fut également particulièrement ému de trouver sur sa messagerie des appels de Layna. Aussi loin qu’il se souvienne, Childe avait toujours été amoureux de Layna. Elle l’avait ébloui dès le premier regard.
Par la suite, Childe l’avait couverte de fleures, de lettres, d’attentions et de cadeaux. Bref, il avait tout fait pour qu’elle ne tombe pas amoureuse de lui. Il s’était pourtant tissé entre eux une affection profonde ; de celles qui dépassent l’amitié sans jamais en briser le tabou.
Parfois même, elle ne prenait pas la peine de le repousser lorsqu’il dormait lové contre elle, une main crispée sur son sein.
 
Layna semblait être la seule à se rendre compte du profond malaise qu’il avait développé. Layna n’avait jamais fait de différence entre Childe et Abel. Elle aimait les deux ; mais elle seule semblait avoir conscience de leur singularité.
 
Non, il ne pouvait pas leur faire ça ; il devait il y a avoir un autre moyen…Ce moyen, sa machine le lui avait fourni. Le matériel qu’i lavait rassemblé dans son laboratoire lui avait permis de réaliser un clone de lui-même. Il avait ensuite transféré les éléments de la personnalité d’Abel à son clone. Bientôt, Abel prendrait sa place, définitivement.
 
Ultime phase de son plan, le caisson qu’il venait de réaliser. Il s’agissait en fait d’un vaisseau spatial basé sur la technologie qu’il avait mis au point. Le procédé avait pour but initial de distraire les spationautes durant leurs longs trajets dans l’espace. Il allait s’enfermer dans ce vaisseau et se propulser dans l’espace, prisonnier d’un monde parfait généré par sa machine.
 
Ce qui arriverait ensuite, il le laissait au destin. Un jour, les algues nécessaires au renouvellement de l’air à bord du vaisseau finiraient par mourir. Il finirait peut-être carbonisé au cœur d’une étoile. Peu importe…
 

4
Enfin, le moment était arrivé. Tout était prêt. Tout en descendant les quelques marches qui le séparaient de son laboratoire, Childe ordonna à son androïde de mettre en route la phase de réveil de son clone ainsi que la séquence d’autodestruction du laboratoire, devenu désormais inutile et gênant pour son secret.
 
Il éprouva un profond soulagement lorsqu’il ferma la porte du vaisseau.
 

5
Le chef Byron entra tristement dans le bureau de son patron. Konrad, toujours face à la fenêtre, contenait une rage sourde.
 

  • – Que s’est-il passé, Byron ? Lui demanda-t-il violemment. 
  • – Le professeur Harold était en train de lancer une sorte de missile. Conformément à vos ordres de ne rien laisser sortir qui pourrait transmettre des informations à la concurrence, nous avons été contraints de le détruire. 
  • Cela n’explique pas pour autant la disparition du laboratoire d’Harold… 
  • Le professeur avait déclenché une procédure d’autodestruction, huit de mes hommes sont morts au cours de l’explosion. 
  • Je vois…Mais comment a-t-il pu savoir que nous arrivions ? 
  • Aucune idée, monsieur. Le professeur était en train de courir, nu, à l’extérieur de la ferme. Il a été grièvement blessé par l’un des débris du missile. 
  • Est-il vivant ? 
  • Oui monsieur, mais il est plongé dans un profond coma. Ses deux jambes ont été littéralement arrachées. 
  • Que dit la machine ? A quoi pense-t-il ? 
  • Il rêve monsieur.